Lorsque notre vice-président Jean-François Louis décida de mettre dans la liste des Visites exclusives la découverte de la collection des éventails du Musée de l’Air, nous pouvions raisonnablement nous questionner de l’intérêt de nos membres pour ce thème paraissant éloigné du monde de l’aviation.
Quelle erreur !
Revenons d’abord aux prémices de ce choix. En avril de l’an dernier, pour les Journées européennes des Métiers d’Art, le Musée de l’Air sortait de ses collections quelques exemplaires d’éventails du XVIIIe siècle, représentant les premières conquêtes des airs par les montgolfières et ballons à gaz, jusqu’au XXe siècle avec des motifs d’aéronefs.
Il se trouve qu’une adhérente de notre association, Nathalie Guillemé, est également membre des Amis du Musée de l’Eventail Hervé Hoguet et du Cercle des Eventails.
Elle n’avait donc pas raté cette journée, lors de laquelle Julie Ulloa (en rouge sur la photo), conservatrice du patrimoine et responsable du département des collections artistiques et anthropologiques du Musée de l’Air, dévoilait les aspects techniques et iconographiques de ces pièces rarissimes.
Notre Amie était accompagnée d’Anne Hoguet (en brun sur la photo), maître d’Arts éventailliste et fille du créateur du musée, qui lui-même avait restauré un éventail du Musée de l’Air !
Rapidement, une visite particulière fut envisagée pour ces deux associations dans les réserves du Musée, afin de découvrir un ensemble plus conséquent des 70 éventails inscrits dans les collections, et l’AAMA y fut associée grâce à Nathalie Guillemé.
C’est ainsi qu’un an plus tard, 24 personnes des trois associations se sont rassemblées sur le site des réserves de Dugny.
Avant de pénétrer dans la réserve Jean-Paul Béchat, inaugurée en 2017, ce trio associatif se rassembla pour une photo souvenir prise au pied du Noratlas, certes quelque peu éloigné du sujet du jour…
Une fois passé le sas d’entrée du bâtiment, devant une grande table où une multitude d’éventails dans leur emballage de conservation nous attendent.
Nous sommes accueillis par Julie Ulloa, accompagnée par Marion Paupert, au Musée depuis 2023 attachée de conservation du patrimoine, chargée des collections d’estampes, sculptures et objets d’arts, qui sera la présentatrice de cette collection insoupçonnée.
La rencontre entre ces expertes du Musée et ces collectionneuses aux grandes compétences, en particulier Dominique Genesté, présidente des Amis du Musée de l’Eventail Hervé Hoguet, Anne Hoguet et Ondine Pavy-Pluvinage du Cercle de l’éventail, avides de découvrir ces objets, qui pour la plupart datent du XVIIIe, fut enthousiasmante et riche d’échanges.
Voyons déjà ce dessin qui apporte des précisions sur les termes techniques utilisés dans la confection des éventails, les plus répandus étant les pliés.
Les montures constituant les brins peuvent être en bois, en corne, en os, en écailles, en nacre ou en ivoire.
Marion Paupert précise que la première collection de ces pièces fut rassemblée par Charles Dollfus (directeur du Musée de l’Air de 1927 à 1958) à titre personnel, puis l’association Les Ailes Brisées s’en porta acquéreuse pour le mettre en dépôt au Musée de l’Air, sauvegardant ainsi de nombreux objets liés à l’aérostation.
Puis elle débute son exposé en indiquant qu’après les envols de la montgolfière le 21 novembre 1783, emmenant les premiers humains dans les airs, le marquis d’Arlandes et le chevalier Pilâtre de Rozier, puis 10 jours plus tard du ballon à hydrogène de Charles & Robert, les éventails se sont emparés aussi de la ballonmania. On la retrouve aussi bien sur des tableaux, des meubles, des bijoux que sur des toiles de Jouy, des montres, des bonbonnières, des tabatières, des faïences ou des vêtements… plusieurs de ces objets sont d’ailleurs exposés au Bourget.
Elle montre à nos regards ébahis, les trois plus anciens exemplaires en leur possession. Ceux-ci sont du type plié, mais hélas sans feuille. Cependant les brins sont finement ciselés et on distingue parfaitement les ballons qui sont représentés, dont ceux de Charles & Robert et de Jean-Pierre Blanchard qui, en 1784, équipa son aérostat de rames dans l’espoir de le diriger à sa guise.
A remarquer que c’est le thème des ballons à gaz, type charlières, qui est le plus représenté et non celui des ballons à air chaud, type montgolfières.
C’est que nous verrons sur les sublimes et exceptionnelles pièces décrites par Marion Paupert, qui s’adressaient plutôt à la noblesse ou à des personnes aisées.
La feuille est en soie avec des paillettes en cuivre. Au centre un cartouche peint à la gouache du ballon de Charles & Robert en vol avec des spectateurs les acclamant. La monture est en ivoire et les brins centraux représentent des personnages.
Comme le précédent, la monture est en ivoire et la feuille en soie, dans l’unique cartouche le thème est dit galant, souvent utilisé, et accompagné du ballon de Charles & Robert. On en retrouve également autour.
De la même facture que les précédents et tout autant décoré, mais un peu plus floral, et toujours avec le ballon de Charles & Robert.
Marion Paupert montre ensuite des éventails qui étaient fabriquées en petites séries.
Les feuilles étaient estampées et les montures réalisées en matériau moins noble comme le bois.
Le premier, plutôt humoristique, illustrant une chanson, représente un « petit Maître phisicien » et une « coquette phisicienne », ainsi que deux jeunes gens s’envolant par le miracle de l’air léger. On peut y lire aussi les paroles.
Le second, beaucoup plus caricatural, également réalisé pour décrire une chanson sur l’extravagance de la ballonmania. Elle montre les raisons de subir un lavement avec ce gaz plus léger que l’air, mais inflammable, comme celui d’échapper à un huissier.
Il y a eu une séquence émotionnelle lorsque Marion Paupert ouvrit une boite de conservation contenant l’éventail de 1900 qui fut restauré par Hervé Hoguet, père de Anne Hoguet.
Presque invisible, dans la rivure (l’axe dans la tête), il y a une lunette utilisée lors de représentations théâtrales pour mieux voir les comédiens.
La mode au ballon s’estompa assez rapidement et la Révolution y mettra un coup d’arrêt.
Il faudra attendre la fin du XIXe siècle pour revoir des éventails avec des motifs aériens, mais sans être un apparat de richesse. Un immense exemplaire de 1890 nous est montré dont le tissu est imprimé. Hélas il comporte une déchirure effleurant le dessin.
Apparait également la photogravure, comme nous avons pu le voir sur un modèle, qui est fragile, non pliable et avec des brins en carton.
Il a été restauré et les deux derniers plis de droite, reconnaissables par la couleur brune, ont été refait.
L’aviation est nettement moins représentée dans ce domaine particulier des éventails, la plupart étant d’ailleurs des vecteurs publicitaires.
Marion Paupert en déplie un datant de 1910, avec une femme mondaine pilotant un appareil ressemblant à ceux des Wright, pour le parfum Le Lierre Fleuri de la maison L. T. Piver et le la station thermale Vichy.
Le dernier présenté de cette collection date des années 70 et était distribué aux passagers des vols assurés par Swissair.
Nos Amis, se tenant d’abord en retrait pour ne pas gêner les échanges entre ces spécialistes, ont pu apporter des précisions au fil des discussions. Ce sera particulièrement remarqué lorsque fut présenté un éventail avec simplement un très beau dessin de chat. Hors sujet ?
Du tout, car celui-ci comportait de nombreuses signatures d’As de la Grande Guerre indiquant leur escadrille, récoltées par sa propriétaire lors d’un bal.
Nous y verrons facilement les paraphes de Brocard, Guynemer, Nungesser, Dorme… mais certains resterons inconnus.
Nous aurions pu en terminer là, déjà ravis de cette belle découverte, mais, comme cela fut prévu, Dominique Genesté et Ondine Pavy-Pluvinage avaient ramené des collections de leurs associations, des éventails au thème aéronautique.
Ils étaient particulièrement du plus grand intérêt et Marion Paupert les examina avec la plus grande attention.
Il y en avait trois montrant les débuts de l’aviation. Celui, illustré par François Mourgue, représentant une jeune femme prête à s’envoler à bord d’un Blériot XI, est une réédition réalisée avec tout de même des feuilles des années 20.
Un éventail publicitaire illustré par Georges Blott, sur la deuxième édition de la Grande Semaine de l’aviation de Champagne en 1910. On remarque qu’il y a principalement des Blériot XI et des Antoinette.
Le dernier, dessiné par le caricaturiste Albert Guillaume. La scène se déroule au Château des Beaux-Arts, casino à Huntington, dans l’état de New York, où un riche couple dîne. Dans les deux autres cartouches on aperçoit de nouveau un Blériot XI, la vedette de l’époque depuis la traversée de la Manche et un Wright.
Beaucoup plus curieux et exceptionnels, des éventails venant du Pays du Soleil Levant. Ceux-ci s’écartent de la tradition pour représenter un Japon plus moderne, mais aussi plus nationaliste.
Sur le premier, devant le mont Fuji, symbole du pays, on voit un tramway, un ballon, un dirigeable, des vedettes, un avion et une automobile.
Les suivants sont plus guerriers.
Celui avec le rond rouge du drapeau national, il y a l’image du général Nogi, décédé en 1912, qui commandait les troupes japonaises pendant le conflit contre les russes en 1904/1905 et leur reprit Port-Arthur, situé sur le territoire chinois. Des bombardiers Tupolev TB-3 d’origine russe sont représentés en photo. Bien que ces appareils soient des années 30, ils peuvent soit représenter l’ennemi de la guerre où s’illustra le général Nogi, soit ceux utilisés par les chinois dans la guerre sino-japonaise à partir de 1937. Le général Nogi représentant alors le Japon qui anéantira l’adversaire.
Sur le suivant, les photos représentent semble-t-il des scènes de combat et on voit un Kawasaki Ki-10, en service à partir de 1935, qui est positionné comme lors une attaque au sol.
Le dernier, malgré ses couleurs chatoyantes, n’est pas pour les jeunes esprits sauf pour les formater. Des troupes japonaises équipées de canons abattent des appareils biplans ennemis. On reconnait le monoplan parasol Nakajima Type 91 de 1930.
Nous étions tous rassasiés de cette initiation aux objets avec des décors aériens, lorsque Ondine Pavy-Pluvinage pour terminer en beauté, sorti un éventail datant de 1784 et comme par un tour magie, elle dévoile les quatre faces de cette merveille, sur lesquelles sont représentés les événements majeurs de la première année de l’aérostation.
Une rareté !
Maintenant c’est véritablement la fin et le groupe entier applaudi nos hôtesses pour nous avoir fait rêver en remontant le temps de plus de deux siècles.
En revanche la journée se poursuivait, mais au Bourget.
Jean-François Louis avait proposé à nos co-visiteurs de poursuivre la découverte de l’aérostation et l’époque des pionniers, voire d’autres halls… après le déjeuner.
Tandis que notre accompagnateur Alain Rolland se chargea de montrer les trésors de la Grande Galerie, Jean-François Louis s’occupa de ceux qui devaient partir plus tôt en les menant dans le hall Concorde, plus moderne mais immanquable.
Cette journée restera dans les mémoires de ceux qui ont apprécié ces objets qui paraissent désuets, mais qui au fils des années et des siècles sont devenus des œuvres d’art. Nous remercions les Amis du Musée de l’Eventail Hervé Hoguet et le Cercle des Eventails, qui sans eux l’AAMA n’aurait pas découvert cette richesse.
Frédéric Buczko (AAMA)
Merci à nos membres Sylvain Callais, Jean-Pierre Cornand, Eric Domage et Nathalie Guillemé pour les photos.
















































