Le Concorde oublié

L’article initial a été publié dans la revue Pégase n°169 de juin 2018.

Chaque année, lors de l’ouverture au public des réserves du Musée de l’Air à Dugny, quelques passionnés avertis viennent rendre visite à une ancienne machine volante pas comme les autres.
A quoi ressemble cette machine ?
C’est un tronçon de fuselage long de 6,60 m entièrement nu, revêtu d’une peinture largement défraichie, reste d’un avion de légende : le Concorde immatriculé F-BVFD, alias Foxtrot-Delta, exploité durant cinq ans par Air France de 1977 à 1982.

Concorde, FD, position du tronçon, montage

La position du tronçon © Montage Philippe Picherit

Qu’est-il donc arrivé à ce 11e exemplaire (1) de série du supersonique franco-britannique avant que ses restes ne soient entreposés dans l’enceinte des réserves du Musée de l’Air à Dugny ?
Le Foxtrot-Delta effectua son premier vol le 10 février 1977 et fut livré à Air France le 26 mars. Huit mois plus tard, après des négociations difficiles avec les autorités américaines, Concorde fut enfin autorisé à atterrir à New York/JFK pour des vols commerciaux. C’est le F-BVFD qui a eu l’honneur d’ouvrir la ligne Paris/New York/Paris au cours d’un aller-retour les 22 et 23 novembre et d’inaugurer ainsi les fameux numéros de vols AF001 et AF002 d’Air France.

philatélique, premier vol New York-Paris, AF, 23nov1977Plis philatéliques commémoratifs dConcode, FD, New York-Paris, F-BVFD, CollectionConcorde, FD, philatélique, premier vol New York/Paris, AF 1977 pli auto-collant carton

Plis philatéliques commémoratifs de l’ouverture de la ligne New York-Paris transportés par le F-BVFD © Collection Philippe Picherit

Cinq jours ont passé et le 28 novembre, en provenance de Rio de Janeiro (vol AF086), à la suite d’une descente tardive, d’une approche non stabilisée à poussée réduite des réacteurs et d’une assiette trop cabrée, il effectua un atterrissage dur à Dakar.

Il heurta la piste avec un fort vario, écrasant les deux roulettes du cône de queue et raclant les paupières des tuyères, ce qui entraina une semaine d’immobilisation sur place pour réparations et ensuite un convoyage à vide de Dakar sur Roissy (vol AF303V le 1er décembre). Sur un autre vol, son état fut encore dégradé en raison de l’oubli d’un bouchon d’accès de boroscope (2) d’un réacteur créant alors une fuite d’air brûlant sur le métal de l’aile avec dépassement de la température critique de l’alliage d’aluminium AU2GN (3).

Malgré d’importantes réparations, il ne put reprendre pleinement sa place dans la flotte d’Air France du fait d’une déformation de structure induisant une traînée additionnelle et d’un surpoids qui impactèrent significativement son rayon d’action en régime supersonique.

Le 12 janvier 1979, le F-BVFD prit une nouvelle immatriculation N-94FD dans le but d’être exploité par la compagnie américaine Braniff International, comme d’autres Concorde d’Air France et de British Airways (4), pour des vols entre Dallas-Fort Worth et Washington-Dulles, en continuation de vols d’Air France et de British Airways en provenance d’Europe. Cette aventure se révélant non rentable, il retrouva son immatriculation initiale le 1er juin 1980.

Concorde, Braniff, Couleurs

Aucun Concorde n’a été peint aux couleurs de la Braniff. Il s’agit ici d’une photo montage © DR

Le Foxtrot-Delta réalisa son dernier vol le 27 mai 1982 après avoir effectué 5814 heures de vol lors de 1929 cycles. Air France n’avait plus vraiment besoin de sept avions dans sa flotte Concorde.

Stocké dans la zone technique de Roissy-CDG, il servit de réservoir de pièces de rechange pour les autres Concorde en service. Il fut ainsi cannibalisé, notamment le poste de pilotage qui servit à alimenter le 214 (G-BOAG) en pièces détachées. Le nez a été vendu aux enchères en 1995 à un riche collectionneur américain pour la somme de 300 000 F (environ 46 000 €).

Concorde, FD, F-BVFD SN211, CDG, 1985-03-21

Foxtrot-Delta en stockage à Roissy-CDG en mars 1985 © Michel Gilliand

Douze ans après son dernier vol, l’avion, fortement dégradé par la corrosion, fut découpé par des cisailles hydrauliques le 18 décembre 1994 et ferraillé.

Concorde, FD, F-BVFD SN211, CDG, démantèlement,1994-12-13

Le Foxtrot-Delta en cours de démantèlement © Alonso-Canapeli

Concorde, FD, F-BVFD SN211, CDG, démantèlement,1994

Le Foxtrot-Delta en cours de démantèlement © Gabriel-Cabos

Un tronçon avant de fuselage fut récupéré par le Musée du Bourget. Aujourd’hui, il est stocké en extérieur à Dugny devant les hangars de l’association Les Ailes Anciennes.

Concorde, FD, position du tronçon F-BVFD, vue aérienne, Dugny, Bourget Concorde, FD, position du tronçon F-BVFD, vue aérienne, Dugny, Bourget

Vues aériennes de la zone Dugny-Atlantique avec la position du tronçon du F-BVFD © Google Map – Philippe Picherit

 

Concorde, FD, Dugny, fuselage

Le tronçon du fuselage déshabillé avec l’apex (*) de voilure © Philippe Picherit (2017)

Concorde, FD, Dugny, fuselage, coté droit

La partie avant droite du tronçon du F-BVFD © Christian Leblanc (2010)

Concorde, FD, Dugny, fuselage, coté gauche

Le côté gauche du tronçon où l’on devine le marquage Air France © Philippe Picherit (2017)

Concorde, FD, Dugny, fuselage, coté gauche

Le côté gauche du tronçon avec l’apex (*) de voilure © DR (2007)

(*) Apex : extension ou raccordement du bord d’attaque de la voilure avec le fuselage.

Diaporama de photographies du tronçon du Concorde F-BFVD stocké à Dugny, prises de 2008 à 2018 :

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Et chaque année, les passionnés du Concorde se posent la question : pourquoi laisser à l’abandon ce tronçon d’un avion d’exception ? Ne pourrait-il pas rejoindre le 001 et le Sierra-Delta dans le hall Concorde, afin de montrer aux visiteurs une coupe avec la structure interne du fuselage du supersonique ?

Nous savons que ce tronçon fait partie de l’inventaire du Musée de l’Air et qu’il est également inscrit au patrimoine national. Nous croyons ardemment que la direction du Musée a dans ses projets la volonté de le sortir de l’abandon pour le mettre en lumière au sein des collections.

Foxtrot-Delta, nous ne t’oublions pas.

Philippe Picherit, Christian Leblanc et PB (AAMA).

 

Notes :

(1) Le 8e assemblé à Toulouse-Blagnac et le 5e des 7 avions de série d’Air France.

(2) On peut comparer une boroscopie à une endoscopie ou coloscopie, pour la médecine. Il s’agit là aussi de passer par un orifice, un flexible au bout duquel se trouve une minuscule caméra qui permet de visualiser les criques ou dommages sur les ailettes des étages de compresseurs ou de turbines (stators et rotors). Cette inspection est systématiquement effectuée après une ingestion d’oiseaux ou de corps étrangers, par exemple.

(3) Cet alliage AU2GN dénommé RR58 en Angleterre avait été à l’origine conçu pour les pistons des célèbres moteurs Merlin montés sur les Spitfire, Mustang, Mosquito et Lancaster.

(4) En fait, les Concorde n’ont jamais été repeints aux couleurs de la Braniff. Ce sont juste les publicités qui ont répandu cette image dans le public.

 

Annexe 1

Les sept Concorde exploités par Air France. Sur 20 avions construits, 10 en France (à Toulouse) et 10 en Angleterre (à Filton), les six premiers n’ont servi qu’aux essais et aux mises au point (n°001, 002, 101, 102, 201 et 202)

Concorde, Air France, AF, TableauSource : www.lesvolsdeconcorde.com (Compilation Philippe Picherit)

 

Annexe 2

Schéma montrant la répartition de la part du travail (étude et fabrication) entre la Grande-Bretagne et la France.

Fuselage, Concorde

Le tronçon de Dugny est réparti sur les fuselages avant (rep. 11) et intermédiaire (rep. 12) © DR

Sections avant, Concorde 201 à 206, assemblés, Grande-Bretagne

Les sections avants des Concorde 201 à 206 avec le fuselage de nez (rep. 10) et le fuselage avant (rep. 11) assemblés en Grande-Bretagne © DR

 

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